Les avatars de l'élevage laitier - causes et perspectives

Sommaire

PERSPECTIVES

 

La perspective de faire évoluer une situation aussi désastreuse pour les producteurs parait à priori difficile compte tenu des forces en présence, de la fausse route de la CEE, et de l’impuissance des gouvernements, et aussi du type d’élevage pratiqué par les producteurs.

Tentons de le faire en commençant par le modèle de production avant d’envisager la stratégie de mise en place de structures plus adéquates.

 

1 / Le modèle de production

 

Il s’agira d’un modèle agro - écologique performant avec un ratio produit / coût élevé, respectueux de l’environnement et non concurrent vis-à-vis des pays en développement. Soit un système lié au sol produisant essentiellement, à partir de ressources renouvelables, des produits de qualité, et il sera nécessairement d’un niveau de production assez modéré par animal et par ha, tout en devant être rentable.

 

Tentons de faire des propositions concrètes en ce qui concerne l’élevage laitier.

 

Les atouts et faiblesses

 

Les atouts sont des possibilités élevées de recyclage compte tenu du faible niveau d’exportation par le lait ou la viande (10 à 20 % de l’azote ingéré (et moitié moins pour l’énergie), 60 % environ de l’ingéré se retrouvant dans les déjections il sera recyclé à travers le sol L’autre atout herbivore vient de ce que l’ingéré (en azote surtout) peut venir de fourrages produits sur place, peu onéreux et non concurrents des aliments pour les humains..

La faiblesse actuelle vient en premier du principal fourrage, le maïs, qui doit être complémenté par du soja importé, et sachant que les 2 productions, maïs et soja, sont très polluantes (azote et pesticides). Et en second du niveau élevé de production des vaches qui nécessitent beaucoup de céréales et de tourteau de soja, et d’énergie fossile, pour leur production.

 

Quelques propositions concrètes

 

A l’écoute des éleveurs durables nous ferons les propositions suivantes pour y remédier.

 

- Réduire volontairement les niveaux de production et d’intrants :

-         la production, de l’ordre de 30 % par vache, et de 40 % par ha ainsi que le format de près de 200 kg, surtout si on pâture.    

-         Les intrants énergétiques et azotés, de 2 à 3 fois.

 

- Produire essentiellement à partir de fourrages ayant un rapport azote / énergie assez élevé, équilibré pour le besoin du troupeau laitier, ce qui impose une proportion assez élevée de légumineuses par les prairies et protéagineux.

 

- Privilégier l’herbe, et faire en sorte que l’herbe pâturée constitue environ 60 % de la matière sèche totale ingérée, complémentée uniquement par des céréales, ou même non complémentée si le pâturage est de bonne qualité. L’herbe conservée durant une courte période hivernale de 3 à 5 mois peut être associée à de l’ensilage de maïs ou betteraves pour obtenir une ration équilibrée, ou bien recourir à des ensilages de céréales – protéagineux.

           Justification du maxi- herbe pâturée ;

-         coût de production (à l’UF) : 4-5 fois plus faible que les fourrages conservés, et 8-10 fois moins que le mélange ; céréales –tourteaux.

-         Qualité du lait fortement améliorée (vit A, carotène, acides gras poly insaturés (Oméga 3).

-         Bien être animal du au plein air et à la marche.

 

- Adopter des méthodes de conduite réduisant le travail, améliorant le confort, ou économes.

         - Groupage des vêlages sur 1 ou 2 périodes (1 mois / ½) de l’année (au début du printemps de préférence) associé à un allongement à 3-4 mois de la période tarie, sans traite (le vêlage d’été permet de prendre des vacances et d’être favorable à la santé des veaux).

         - Réduction du nombre de traites : 1 seule traite par jour (réduction du travail, du lait et des dépenses), ou le plus souvent à des   périodes critiques de l’année.

           - Allaitement des veaux (période de 1 à 3 mois) pour des objectifs variés : supprimer le nourrissage des veaux, améliorer la valeur des veaux males pour la boucherie, permettre un vêlage précoce des génisses à 2 ans…).

             - Production de lait compensatrice au pâturage, suite à une alimentation hivernale réduite. Procédé très économe permettant de réduire le coût hivernal d’alimentation et celui au pâturage qui suit.

- Améliorer la conduite sanitaire

           - prévention (méthode OBSALIM d’observation des animaux).

           - remplacement des traitements antibiotiques par l’aromathérapie (huiles essentielles).

            - Recours à des contrats mutualisés entre 1 groupe de producteurs et un cabinet vétérinaire, supprimant le paiement à l’acte, et réduisant le nombre de traitements médicamenteux, et les coûts).

 - Agrandir le métier d’éleveur : producteur, transformateur, vendeur

Cette tendance est en croissance, une enquête sur 58 exploitations a montré les choix possibles et la diversité des produits transformés (crème, yaourt, fromage blanc, tomme ou affiné). La rémunération serait de 11 euros de l’heure (5 à 17.5), Elle nécessité le recrutement d’un agent bien formé pour la transformation et la vente.

 

2 / Place de l’élevage dans l’agriculture

 

Qu’elle place pour :

-        Herbivores / monogastriques 

Après l’important recul des herbivores face aux monogastriques la question de leur réhabilitation devrait logiquement se poser compte tenu du rôle positif des systèmes à l’herbe dans la décarbonatation, à condition que ceux ci soient privilégiés.

-        Elevage / cultures

C’est en fait leur association qu’il faudrait réhabiliter en raison du rôle indispensable des herbivores pour bâtir des systèmes de production réellement autonomes et productifs aussi bien en plaine qu’en moyenne montagne.

-        Lait / viande

La spécialisation : lait ou viande devrait probablement être remise en cause puisque ce sont les races mixtes de moyen format qui semblent le mieux convenir pour des systèmes de production durables, et que la recherche montre que ce choix est préférable économiquement à la spécialisation de races lourdes pour lutter contre le réchauffement climatique.

 

3 / Raisons d’y croire

 

- En France : les réseaux déjà existants

   - Réseaux du RAD (Réseau Agriculture Durable) qui réalise l’exploit d’être plus rentable et bien plus économe qu’en élevage conventionnel et bien meilleur pour l’environnement et l’effet de serre. Et bien moins sensible aux variations du prix des intrants et des produits, notamment dans la crise actuelle.

-        Exploitations BIO

Encore plus économes, et offrant de plus grandes garanties au consommateur pour la non utilisation des pesticides et encore plus résilientes aux crises.

-        Exploitations modèles tel celle de Jean Yves PENN qui laisse admiratifs les meilleurs des exploitants durables !

 

- A l’étranger : des territoires durables ou reconvertis

( D’après André Pflimlin)

         - USA, le Wisconsin. Reconversion de ¼ des troupeaux laitiers intensifs préalablement nourris au maïs ensilage en silos tours, à haut niveau de production et compléments, vers des systèmes d’herbe pâturée économes malgré des conditions défavorables, hivers froids et étés chauds. Suite à une conférence de André Pflimlin, voici peut être 10 ans ! Inimaginable en France !

         - Brésil les 2/3 de la production de lait est encore assurée par 1.2 millions de producteurs possédant 15 vaches à 1000kg de lait par vache, plus celui destiné au veau. A coté d’élevages moyens de 55 vaches à 2500 kg dans l’arrière pays de RIO ( grand comme la France ), à côté de 100 000 producteurs spécialisés Holstein et croisés Zébu.

           - Argentine Après le déclin attendu du soja, retour probable d’un élevage laitier économe, pour le moins aussi compétitif que celui de Nouvelle Zélande compte tenu des surfaces disponibles et de la moindre exigence des éleveurs.

         - Inde, 80 millions d’éleveurs sur des micro fermes de 1-2 ha et 1-2 vaches, et surtout bufflonnes, produisant un lait riche et bien payé , le buffle mâle servant à la culture du riz. Autosuffisance en lait (100 kg par habitant pour en nourrir 1.2 milliards). Tank au village ou livraison par colporteur. Alors que la Chine qui a mis la priorité sur les grands troupeaux près des grandes villes stagne à 30 kg de lait par habitant.

-        Monde (FAO). Les petits paysans (moins de 3ha) assurent les 2/3 de la production et de l’alimentation mondiale !

 

4 / Stratégie et structures à mettre en place

 Introduction

D’abord changer l’hégémonie dans la filière laitière, la redonner à ceux qui l’ont perdue, les producteurs, et la retirer à ceux qui l’ont prise, les industriels de l’amont et de l’aval.

Ce qui revient à changer de structure, en passant d’une structure pyramidale avec au sommet les quelques grandes firmes à stature mondiale et à la base la multitude des agriculteurs sans pouvoir ; pour passer à une structure horizontale où le pouvoir sera assuré localement ( région ou terroir) de façon associative ou contractuelle, des exploitants aux consommateurs, entre vendeurs et acheteurs, avec des pouvoirs partagés et des intérêts mutuels.

 

Principaux objectifs

Les acteurs devront redéfinir les objectifs de la filière lait, afin de remédier aux carences relevées précédemment..

           1 / Identifier les grands bassins de production capables de fonctionner de façon autonome et responsable, l’autonomie apparaissant comme le remède à la liberté des échanges tous azimut.

           2 / Mettre la qualité du lait au centre des échanges commerciaux : 1/ nutritionnelle, 2/ sanitaire, 3/ environnementale.

           3/ Equilibrer les bénéfices de la filière laitière entre tous les acteurs.

 

Bassins de production autonomes

André Pflimlin dans « l’Europe Laitière » a cherché à définir de grands bassins à l’échelle mondiale, citant en ce qui nous concerne une Europe associée aux pays méditerranéens très pénalisés par la géographie et le climat pour produire du lait. Les excédents de l’un pouvant satisfaire les besoins de l’autre qui se trouve être un voisin.

L’autonomie vue à grande échelle cherchera à réduire au maximum les ventes de poudre de lait des pays développés vers les PVD, car déstabilisatrices pour ces derniers puisqu’elles empêchent leurs producteurs de se développer. Jusqu’ici la poudre de lait servait de référence pour la fixation du prix mondial du lait, ce qui n’aura plus de sens dans la stratégie proposée.

La recherche d’autonomie ne doit cependant pas annuler le commerce entre voisins de produits laitiers élaborés comme les fromages, et sur des distances raisonnables.

 

Quant aux bassins locaux de petite dimension, ils dépendront davantage des conditions géographiques et climatiques de production et des habitudes de consommation, leur taille réduite devrait permettre de raccourcir les échanges. C’est là que se développeront les circuits courts entre producteurs et consommateurs sous des formes très variées, pouvant concerner bien d’autres produits que les produits laitiers, venant soit de plusieurs producteurs associés soit d’un même producteur très diversifié  qui devrait devenir la règle soit d’associations véritables entre producteurs et consommateurs.

 

Qualité du lait

Il s’agit d’un des plus grands chantiers à mettre en œuvre.

       - Qualité nutritionnelle

La valeur actuelle du lait ne dépend toujours que des teneurs en matières grasses et protéines. Alors que le lait peut, s’il est bien produit, contenir certains constituants essentiels (vitamine A, carotène, acides gras poly - insaturés…) dont notre alimentation est souvent très carencée. Leur teneur est cependant très variable selon l’alimentation des vaches. Elle est élevée avec l’herbe pâturée. Il faudrait donc payer le lait sur le % d’herbe dans la ration qui varie de 0 à 100%. Or rien n’est plus facile pour les laiteries de savoir si le troupeau de vaches est en pâture, vérifiable aussi à la couleur du lait   (orange= couleur carotte). Les laiteries qui vendent du lait de consommation, du beurre ou du fromage pourraient en tirer partie, certaines ont commencé en organisant des collectes séparées. Il faudrait aussi que la plus value soit partagée avec le producteur ! Encore faudrait t’il que le consommateur soit bien averti, il connaît bien les oméga 3, il sait qu’il y en a dans le lait des vaches qui reçoivent un complément de graines de lin, mais il ne sait pas que l’herbe, l’aliment le plus naturel qui soit, en apporte beaucoup.

     - valeur sanitaire

Ce devrait être avant tout l’absence de substances très dangereuses : antibiotiques et pesticides. Là encore l’herbe qu’elle soit pâturée ou conservée offre la garantie sans pesticides. Il restera à s’assurer du faible niveau de traitements médicaux antibactériens sur les animaux. On a vu que les éleveurs durables y parviennent.

    - non atteinte à l’environnement

C’est une valeur très importante qui a pu être chiffrée (Chevassus) et qui n’est toujours pas pris en compte dans les bilans économiques par exploitation. Une des raisons vient de sa difficulté d’estimation. Des critères jamais estimés au niveau exploitation, sauf en recherche, paraissent pourtant quantifiables. Ce sont le pouvoir de réchauffement climatique, et un autre plus simple encore, le stockage de carbone dans le sol. Et l’herbe s’y trouve encore à l’opposé des cultures. Les pratiques de conduites des troupeaux et de fertilisation y jouent aussi un rôle très important.

Un bilan CO2 simplifié incluant le stockage de carbone (cf, les Herbivores et la Planète) à partir du bilan matière tenu par tous les éleveurs est facile à réaliser.

S’il ne représente qu’une partie des effets sur l’environnement, il accompagne en fait tous les autres, pollutions, diversité), et il doit pouvoir en donner une bonne représentation.

-        Equilibrer les bénéfices de la filière

La recherche d’équilibre devrait d’abord commencer par garantir une marge suffisante à l’éleveur, comme cela se pratique déjà aux USA. A condition cependant de la corriger pour le niveau d’atteinte à l’environnement (tel que nous avons tenté de le calculer). Et en contre partie de payer le lait à sa juste valeur tel que proposé.

Il est possible d’espérer que cette garantie de prix, modulée par les atteintes à l’environnement et le juste prix du lait, serait une bonne stratégie pour convaincre les éleveurs de changer de système de production ?

Dans cette perspective générale de redonner le pouvoir aux producteurs et aux consommateurs, il faudrait aussi faire comprendre aux consommateurs qu’ils bénéficient de produits alimentaires trop bon marché, mais en contrepartie que certains pourraient être payés moins chers (à même teneur en calories) en raison de défauts majeurs ; ce qui serait un moyen de les convaincre

 

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